Lectures,
et rencontres littéraires
en Normandie

Du 24 mai
Au 2 juin
2013

La fable d'un chimpanzé dactylographe

Frédérique Monnier, le Lundi 27 Mai

Le Chat de Schrödinger, de Philippe Forest, Éditions Gallimard 2013.

"Où le rien avale tout et n'enfante que des fables" Ce roman fragmenté est le dernier publié de Philippe Forest. Le chat de Schrödinger est une rêverie confondant l'univers de la physique quantique, les contes chinois et les cauchemars de l'enfance. Où s'arrête la fable, où se trouve le réel ? Au bord de la folie ? Pour son narrateur la question cruciale n'est pas tant "être ou ne pas être" que "là ou pas là", "chat ou anti-chat". L'homme se retire dans cette petite villégiature balnéaire, déserte en cette saison. Il s'assoit dans le jardin de "sa" maison, celui du noyer, un cigare à la main, un fond de whisky dans l'autre, et observe avec un malaise contemplatif l'encre du soir engloutir sans recours le sable. Enfant déjà, c'était le même cauchemar : l'ombre progresse lente et dévorante dans la chambre avec l'obsession de deux mondes parallèles cohabitant, comme le chat de Schrödinger ni mort ni vivant, voire les deux à la fois. Le chat est maître dans cette dualité dimensionnelle et semble pouvoir passer de l'un à l'autre à sa guise. Il peut y avoir plusieurs débuts comme il peut y avoir plusieurs fins. L'histoire commence à la rencontre d'un chat, si considéré qu'il puisse n'y avoir qu'une première fois, car les chats sont déjà partis quand on s'aperçoit de leur arrivée. Le narrateur cherche ce fantôme du regard, attend son passage furtif dans cette bulle de songe qu'est le jardin. Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce vagabondage poétique de l'esprit et du regard nous baigne plutôt dans une sérénité bienveillante. On joue le jeu du chat, étendu dans le confort ensoleillé du jardin. "En général, ce sont les maîtres qui baptisent leur chat. Il me plaît que, pour moi, cela soit le contraire". Derrière cette assimilation à Schrödinger, sa véritable personnalité nous échappe complètement. C'est un personnage sans visage, neutre, dont les dialogues  impersonnels et pauvres en information ne nous apprennent rien, contrairement au nouvelliste américain Carver. Une sorte de coquille vide, dont les tourments pour le coup laissent assez indifférents. Pas de tension. Pour ce qui est de son entourage, sa compagne, ses voisins, tous semblent loin de lui, presque étrangers. Mais en s'appropriant la vie du savant autrichien, il s'empare également de son cercle social alors "Faisons comme si".
Voilà quinze ans que le personnage survit dans cette errance existentielle et c'est finalement dans le jardin du noyer qu'il s'isole du monde, à la recherche du repos intérieur. Il envie le chat, cette créature indifférente qui devient alors son guide, son "maître chat" dans l'apprentissage d'une paresse insouciante. Mais ce chat, à la fois ici et ailleurs, est aussi l'incarnation d'une douleur persistante. Au dernier chapitre quand le chat disparait, le drame refait surface.

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