Lectures,
et rencontres littéraires
en Normandie

Du 24 mai
Au 2 juin
2013

LA CHAMBRE DE MARIANA, Aharon Appelfeld (traduction : Valérie Zenatti)

KORVOWICZ, le Dimanche 28 Avril

L’enfant s’endort, la mère apparaît. L’enfant entend les voix et les bruits. Les voix n’ont pas de visages. Les bruits sont sans images. Les soldats allemands crient sur Mariana, tu bois trop, ils la battent, ils se plaignent de la rude vie de soldat, ils racontent les derniers Juifs terrés, débusqués. Les exécutions dans la rue. Les familles obligées de ramper. Leurs protecteurs ukrainiens fusillés. Souvent, le matin, Mariana oublie d’apporter le verre de lait et les petits sandwichs.
L’enfant s’appelle Hugo, la mère et lui ont traversé le ghetto jusqu’au bordel où travaille Mariana. Sa mère dit : tu comprendras ce qui se passe ici, ne pose pas de questions. La séparation est une angoisse. La mère apparaît, l’enfant sait qu’elle ne le reconnaîtra plus, son visage s’efface. Comment peut-on devenir un autre en restant le même ?
Hugo se cache dans un réduit près de la chambre de Mariana. Le corps de l’enfant se transforme, il comprend ce que Mariana fait avec les soldats allemands. Le corps de Mariana se rapproche, ses proches s’éloignent. Puis, les soldats quittent la ville. Ne reste qu’une poignée d’Allemands : traquer les derniers Juifs.
Puis, les Russes arrivent. La cuisinière devient l’aumonier fou du bordel. Les putes savent. Hugo est leur petit homme. Elles savent ce que feront les Russes. Mariana et Hugo fuient la ville. Mais la ville ne s’éloigne pas. Le chemin est long, mais la ville ne s’éloigne pas.
« C’était sa voix, mais pas sa voix normale. » La mère donne ses instructions au fils. L’oubli a commencé son travail (de fiction), la mère charnelle, la mère s’efface déjà, elle s’étiole avant même d’avoir charnellement disparu.
« Les clients hurlaient et la battaient. Le cœur serré, Hugo constatait les marques bleues sur son corps. » La perception est décalée. Le son, d’abord. La vue, ensuite. Le toucher, sous-entendu.
« Hugo comprit que l’expérience du réduit lui avait appris des choses à son insu, et qu’à son retour à l’école il pourrait lui aussi formuler clairement ses pensées. » Le monde d’Hugo est sensoriel-différé, comme on parlerait de direct différé à la télévision. Le réduit est une caisse de résonance. Un laboratoire sensoriel. La séparation de la mère et du fils, devient séparation intellectuelle. La séparation fait sens. La Genèse raconte que la création du monde a surgi d’une série de séparations. Hugo naît de ces séparations successives. La voix d’Appelfeld est le produit de cette expérience : il peut formuler clairement ses pensées.

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