Lectures,
et rencontres littéraires
en Normandie

Du 24 mai
Au 2 juin
2013

EQUATORIA, Patrick Deville (Seuil, 2009)

KORVOWICZ, le Mercredi 8 Mai

Deville marche sur la ligne fictive de l’Équateur africain, dans les pas anthumes et posthumes de Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur, officier de marine français né italien à Castel Gandolfo, qui remonta par deux fois le fleuve Ogooué, avant-garde hexagonale de la colonisation de l’Afrique noire et fondateur de l’éponyme Brazzaville, Congo.
Deville marche parce qu’il est venu, dans les esprits combinés de Sassou-Nguesso le Congolais et de Bongo le Gabonais, son beau-père, d’ériger un mausolée à dix milliards de francs CFA au Blanc Brazza sur les rives du Congo, le roi des fleuves. Disons que l’affaire pas claire du mausolée, c’est le point de départ…
Mais je lis Deville et pense à Ulysse chez Alkinoos : « Quand tu chantes si bien le sort des Achéens, leurs maux et leurs exploits et toutes leurs traversées, l’as-tu vu de tes yeux ou par les yeux d’un autre ? ». Ulysse n’a pas encore dévoilé son nom. Il presse Démodocos, l’aède, de raconter l’histoire de ce malin Cheval de bois.
Deville est Ulysse. Ce que Deville raconte, il le voit de ses yeux. Il l’écrit.
Deville lit. Deville est Démodocos, aussi. Il écrit ce qu’il lit.
Deville lit Schweitzer. Deville marche dans les pas de Schweitzer. Il lit Stanley, le cow-boy, et marche dans les pas de Stanley. Il lit Brazza et marche dans les pas de Brazza. Il marche derrière ou devant le corps, c’est selon, le cadavre décomposé exhumé de Brazza, comme on suivrait la dépouille éviscérée de Livingstone, l’Écossais, dans l’Afrique obscure qui était alors un blanc au milieu d’une carte de l’Atlas. Deville lit Verne et marche sous le sillon de l’aérostat qui fictivement décolle de Zanzibar. Il lit Conrad et marche au cœur des ténèbres, mais jamais très longtemps sans un coup de blanc sec et une taffe de Marlboro light. Il lit le Che, Ersnesto Guevara l’Africain, et cause avec l’ambassadeur de Cuba, célibataire occupant l’appartement où s’enferme, trois mois durant, le combattant échaudé mais encore brûlant de brûler la terre de ses pas révolutionnaires.
Deville lit Tippu Tip, un type en affaires avec Stanley, esclavagiste à la peau noire, aux habits arabes, pour qui l’Afrique centrale n’est plus, depuis belle lurette, le blanc que les Blancs sillonnent à coups de porteurs, le cœur pas encore trop sombre, sur la ligne fictive de l’Équateur.
Deville rend hommage à Manchette, Jean-Patrick (petit mausolée pas cher et plus touchant), transportant d’un coup, d’un seul, dans les faubourgs de Dar Es-Salaam, le périphérique parisien et son petit cadre beurré Georges Gerfaut sous les traits grimés de Ramón Benítez, faux nez africain de Guevara Ernesto, à bord d’une Merco blanche.
Deville Patrick est à la fois Ulysse et Démodocos. C’est sa grande générosité. Et on le suivra encore jusqu’au bout du monde…

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